Avec Mémoire de fille, en salles depuis mercredi 30 septembre Judith Godrèche adapte le roman à succès d’Annie Ernaux sur le viol qu'elle a subi en 1958. La cinéaste raconte à BFM ses choix pour filmer le traumatisme de manière féministe.
, en salles depuis mercredi 30 septembre Judith Godrèche adapte le roman à succès d’Annie Ernaux sur le viol qu'elle a subi en 1958. La cinéaste raconte à BFM ses choix pour filmer le traumatisme de manière féministe.est là où on ne l'attend pas.
Non pas qu'adapter un récit féministe ne nous surprenne vraiment de sa part. Mais s'emparer, pour son deuxième long-métrage , comprendre ce qu'il y a entre les lignes du roman , faire les bons choix de dialogue, trouver les bons plans, la bonne lumière.
"La caméra subjective permet d’être au plus près d’Annie, de son parcours. Je voulais regarder ce qu’elle regarde, que le spectateur puisse être entièrement à sa place à elle pour qu’elle ne soit jamais perçue à travers le regard de H. , relate-t-elle. J’ai réfléchi à un découpage qui exclut toute érotisation.
" À l’inverse, quand le personnage d’Annie s’émancipe au terme du récit, les cadres évoluent:"Ils deviennent plus posés, plus larges, plus matures en quelque sorte. Jusqu’au dernier plan du film où les deux Annie se font face", soutient la cinéaste. En cela, Judith Godrèche voulait réaliser un film"un peu méta". Comprendre: ne pas seulement raconter une tranche de vie et son impact, mais montrer le regard que porte l'écrivaine de 70 ans sur cette histoire qui a bouleversé sa vie.
Puis, il a fallu filmer la séquence cruciale du film, la première fois traumatique d'Annie avec H., cette"zone grise". D'abord le premier contact physique entre eux deux lors d'une surprise-partie en souterrain, un soir d'été pendant la colonie. Les basses crient leur, les jeunes festoient. H. surgit brutalement dans le champ, l'entraîne pour danser un rock, puis obstrue toute issue.
Pas de mots, une mise en scène épurée. Le but?
"Que l’on vive son irruption dans l’espace d’Annie comme un envahissement, explicite Judith Godrèche. Nous avons utilisé une technique particulière car sur certains plans, c’est l’actrice qui portait la caméra, qui devenait son point de vue sur lui.
" "Je voulais que la spectatrice et le spectateur ne puissent pas avoir de point de vue extérieur, ne puissent être qu’Annie. Pour être fidèle à ce que j’ai lu, tant sa description est clinique, et pour être fidèle, aussi, à une réalité, explique-t-elle. Car, malheureusement, on sait bien qu’au cinéma, dès lors que quelque chose est filmé, cela participe de l’enjolivement, voire de la sacralisation du moment. On lui donne une place certaine rien qu’en la filmant.
"extrêmement précis, choisit les emplacements de la caméra au centimètre près. Veut éviter à tout prix l'érotisation et le glamour.
"Il nous a fallu deux semaines de répétition avec Tess Barthélémy et Victor Bonnel , les deux acteurs, avec et sans Joachim Philippe, le chef opérateur, qui a travaillé entre autres avec Ken Loach et Andrea Arnold, et avec la présence de Paloma Garcia Martens, coordinatrice d’intimité", précise l'intéressée. Résultat: les yeux d'Annie Ernaux hurlent"non", fixent une ampoule accrochée au plafond, ne se dénudent pas. Elle dit qu'elle est vierge et qu'elle a mal.
La pièce est noire et lugubre.
"Tout voyeurisme est écarté et il n’y a pas davantage de démonstration, s'émeut Annie Ernaux dans une lettre accompagnant la sortie du film. Judith Godrèche ne démontre rien. Elle déroule ce que devient l’existence d’une fille après, dans sa tête et son corps, dans son rapport aux autres, à l’image d’elle-même, à la vision d’un avenir qu’on ne désire plus.
Ce ravagement informe que la lecture du, qui s'est longtemps exilée aux États-Unis pour fuir l'industrie cinématographique tricolore"patriarcale" et"sexiste", choisit aussi de montrer que la violence de H. ne s'arrête pas aux seules agressions sexuelles. Elle le montre hurlant abusivement sur les enfants de la colonie, faisant le coq, imposant sa loi, soufflant le froid et le chaud auprès d'Annie ou auprès d'une autre monitrice, Monique, qui, selon la cinéaste, a aussi subi les frais de H.. Ce dernier point n'est néanmoins pas retranscrit dans le livre d'Annie Ernaux.
Autre élément ajouté par l'actrice-réalisatrice: les monitrices, qui sont pour le moins hostiles au personnage d'Annie.
"Si ce rapport aux femmes, et entre femmes, est si dur, c’est parce qu’il est lié au patriarcat, singulièrement à cette époque, observe-t-elle. Ce système ne vous permet d’exister que si vous êtes validée par les plus forts, les plus puissants.
" "Prière de remettre en ordre avant de quitter les lieux", Judith Godrèche publiera un livre "revisitant son passé"), amoureuse secrète d'Annie, ainsi qu'un petit garçon, Mehdi, sans cesse malade et passant son temps à l'infirmerie en référence à la guerre d'Algérie, comme si"le colonialisme rendait malade", souffle Godrèche. Une histoire intersectionnelle, dit-elle.
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