Lilia Hassaine : 'Les mécanismes de manipulation et de contrôle n’ont pas changé tant que cela en deux siècles, ils ont pris d’autres formes'

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Lilia Hassaine : 'Les mécanismes de manipulation et de contrôle n’ont pas changé tant que cela en deux siècles, ils ont pris d’autres formes'
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Entre roman victorien et thriller intimiste, l’auteure de Panorama donne la parole à la première femme de Rochester, le héros de Jane Eyre, pour explorer avec une acuité moderne les mécanismes de l’emprise.

Panoramapour explorer avec une acuité moderne les mécanismes de l’emprise.dont les deux lettres renvoient au roman culte de Charlotte Brontë,C’est parti d’une situation qui m’est arrivée, du sentiment d’être enfermée dans une histoire, du fait d’avoir douté de ma santé mentale à un moment de cette relation.

J’ai repensé alors à Bertha, ce personnage secondaire de, cette première épouse, cette"folle du grenier" qui hante la demeure de Rochester. En relisant le roman, j’ai eu le sentiment que son histoire n’avait pas été racontée. On n’a que le point de vue de Rochester, et les raisons de son enfermement sont très floues.

J’avais envie de comprendre et de décortiquer les mécanismes de destruction d’une femme tels que je les avais vécus et, en même temps, de montrer la triste banalité de tout ça. Les manipulateurs du sentiment amoureux ont toujours existé. En deux siècles, les mécanismes ont peu changé, et c’est pour cela qu’on peut se reconnaître même aujourd’hui dans un personnage du 19e siècle. D’abord qu’on ne sait pratiquement rien sur Bertha, seulement ce que Rochester veut bien en dire.

Ce qui m’a frappée, c’est sa présence fantomatique, et le fait que Jane Eyre commence elle-même à penser qu’elle est folle. Elle entend des bruits étranges, des pleurs… et on ne lui explique rien. C’est frappant ça aussi de constater que cet homme-là, Rochester, qui a visiblement des raisons objectives d’enfermer son épouse chez lui, n’en parle pas ; il la cache, y compris à la femme qu’il dit aimer ou du moins qu’il a envie d’épouser.

Il y a dans le comportement de Rochester des choses très troublantes, et même préoccupantes.. La présence diffuse de Bertha dans le roman sert à retranscrire l’atmosphère gothique, mais elle est presque une mise en garde pour Jane Eyre. Elle est aussi le reflet de ce qu’elle pourrait devenir.

Cette lecture-là, je ne l’avais pas eue plus jeune, j’étais restée très premier degré, mais en réalité, la version que nous propose Rochester ne tient pas debout…C’est important de préciser que c’est un roman qui ne demande pas d’avoir lu Jane Eyre, ni mêmele livre de Jean Rhys écrit en 1966 autour du personnage de Bertha. Dans. Parce qu’en fait, ce n’était pas mon sujet.

J’aurais pu écrire ce livre totalement aujourd’hui, cela n’aurait rien changé, et personne ne m’aurait rien dit, bien au contraire. Mais j’ai trouvé que c’était de la facilité et surtout que ça ne racontait pas ce que j’avais vécu. Ce sont les livres qui m’ont aidée à m’en sortir et notamment celui-là, parce qu’il y a eu, chez moi, une sorte de projection sur Bertha.

Et en racontant son histoire à elle, j’ai réussi à me raconter.est fait du regard que je porte sur le personnage inventé par Charlotte Brontë. Tout comme Jean Rhys a projeté sur Bertha un morceau de sa propre vie et de son époque. Ce qui fait d’un livre un classique, c’est la surface de projection qu’il nous offre et sa capacité à questionner un siècle ou cinq siècles plus tard.

Un livre dépend totalement de la manière dont on le lit, de l’époque à laquelle on le lit, et de la période à laquelle on le lit au cours de sa vie. Que répondez-vous à ceux qui vous reprochent de projeter des concepts sociologiques contemporains, comme l’emprise systémique, sur des personnages du 19e siècle ? Que justement ce n’est pas du tout le sujet.

L’idée n’était pas de donner un autre point de vue d’un personnage dans un roman du 19 siècle. D’où le titre de ce texte qui est un manifeste. Il veut dire : « ». Mais c’est un roman qui joue avec un personnage classique parce que ce personnage est devenu une surface de projection d’une lectrice.est un roman de lectrice.

En fait, c’est mon regard de lectrice à un moment de ma vie sur le personnage inventé par Charlotte Brontë. Il y a eu plein d’adaptations de Jane Eyre au cinéma, et cela ne pose pas de problème… Les grandes œuvres ont une telle densité, une telle amplitude qu’on a toujours quelque chose à en tirer. C’est ce qui en fait leur richesse. On propose toujours dessus un nouveau regard.

La seule chose que j’ai faite, c’est d’écrire un roman du 21 siècle que j’ai transposé dans le passé. Ce qui se fait assez rarement en littérature contrairement au cinéma ou au théâtre. Cela peut être déconcertant, mais j’avais envie de le faire pour montrer que ce qui sépare le passé et le présent est assez poreux, et que les mécanismes de manipulation et de contrôle n’ont pas changé tant que cela en deux siècles, ils ont pris d’autres formes.

Je me suis rendu compte du nombre de mensonges qu’il dit à Jane Eyre. Il se déguise, il lui dit qu’il n’est pas marié, il se présente sous un faux nom… Et la façon dont il décrit Bertha," ou dont il parle de sa fille sans jamais dire que c’est sa fille, en se moquant d’elle, en la traitant de"… Ses propos sur la bigamie sont ahurissants. À la relecture, j’ai vu à quel point c’était un homme inquiétant.

Mon objectif n’était évidemment pas de le diaboliser, tout est déjà là dans le livre. De Rochester, j’en avais gardé une image romantique, c’était un homme séduisant, mystérieux, ténébreux… J’étais comme Jane Eyre, je lui trouvais des excuses. Mais quand on rencontre, dans notre siècle, ce genre de personnalités, on ne peut plus voir, évidemment, ce personnage sous le même profil.

Honnêtement pas du tout, parce que chacun aura sa lecture à un moment précis de sa vie, et quand il sera prêt. Certaines personnes en lisant, après mon livre, seront peut-être influencées, mais c’est normal, on est toujours influencés dans ses lectures par quelque chose. D’autres ne seront pas d’accord avec moi et trouveront dans le roman des éléments qui prouvent l’inverse. Pourquoi pas ?

Ce qui fait qu’une œuvre est vivante, c’est qu’on peut en débattre. Ce n’est pas parole d’évangile ; dans un roman, il y a beaucoup à lire entre les lignes, c’est ce qui fait aussi la richesse deEn revanche, ce qui est passionnant, c’est de se rendre compte que ce qu’a mis Charlotte Brontë dans le personnage de Rochester est très clair. Les indices sont partout. C’est vraiment le contexte de l’époque qui fait qu’on l’a lu d’une autre manière.

On a eu le même phénomène avec lede Nabokov. Je pense – malheureusement on ne pourra pas le vérifier – que Charlotte Brontë était beaucoup plus critique de Rochester quand elle a écrit ce roman que ce que l’on pense. Je suis même convaincue que quand elle écrit ça eu 19Cette histoire ne fut pas l’œuvre d’un seul homme. Il faut toute une société pour créer ce genre d’entreprise".

C’est davantage la mécanique collective de violence que la domination individuelle que vous vouliez explorer ? C’est exactement cela. Au-delà de ma sévérité à l’égard de Rochester qui est un personnage troublant, j’ai surtout voulu mettre en lumière le fait que personne ne soit soucié de cette femme enfermée à domicile. Personne ne lui rend visite, personne n’entend rien.

Ça, c’est un élément intrigant de cette histoire. Dans ce genre de relation, ce qui se joue, ce n’est pas qu’un rapport en binôme ou manichéen, c’est aussi toute une société qui rend ça possible, par des petits silences, des petites lâchetés, un système où l’on se sent redevable, où on a l’impression de trahir, où l’on ne veut pas interférer dans la vie privée d’un couple. On détourne la tête, c’est une question de culture et d’éducation.

Libérer la parole des femmes, c’est certes important, mais c’est une tarte à la crème, c’est la parole collective qu’il faut libérer. Découvrez nos offres spéciales avec Google

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