Candidate à la primaire socialiste, Ségolène Royal dénonce un vocabulaire sexiste après une passe d’armes avec Jérôme Guedj. Vingt ans après sa campagne de 2007, la présence des femmes au sommet s’est banalisée, mais les attaques n’ont pas disparu
Au milieu de ses concurrents jeudi soir, elle était la seule femme parmi quatre hommes sur le plateau de France 2. Olivier Faure, Emmanuel Maurel, Raphaël Glucksmann, Jérôme Guedj… Le « boys club » de cetteétait l’unique candidate féminine face à Dominique Strauss-Kahn et Laurent Fabius.
Ce dernier aurait demandé : « Qui va garder les enfants ? », à l’annonce de la candidature de son opposante. DSK de son côté aurait considéré que Ségolène Royal aurait mieux fait de « rester chez elle au lieu de lire ses fiches cuisine ». Des propos que, mais qui s’inscrivent dans le contexte d’une campagne empreinte de sexisme contre l’ancienne ministre.
Jean-Luc Mélenchon, encore membre du PS, aurait lui-même déclaré que « la présidentielle n’est pas un concours de beauté ». Vingt ans plus tard, lors du premier débat de l’actuelle primaire sur le plateau de LCI le 23 septembre, Ségolène Royal a cru voir l’ombre de ses vieux démons ressurgir. Quandl’a accusé de « glisser dans la soumission à La France insoumise », la candidate socialiste a bondi en rétorquant : « Pas d’insulte.
Je ne glisse pas dans la soumission, surtout une femme. Il ne faut pas me parler avec ce vocabulaire-là. » Guedj, étonné : « En quoi ce terme est une insulte ? » Ségolène, catégorique : « Je ne suis soumise à personne.
»Lorsque nous l’interrogeons sur sa réaction, Ségolène Royal maintient sa position.
« La soumission, c’est le patriarcat », affirme-t-elle. Mariette Sineau, directrice de recherche honoraire au CNRS et à Sciences Po, y voit pourtant « une part d'instrumentalisation du sexisme à des fins de combat politique ». Elle considère cette réponse « un peu facile » de la part d’une candidate qui a été auparavant « victime de misogynie à différents niveaux, au sein même de son propre parti et de la part des journalistes ».
Pour la chercheuse, l’argument aurait été recevable en 2007, mais pas aujourd’hui.
« Ségolène Royal aurait pu remporter l’élection présidentielle, si elle avait été soutenue par les cadres dirigeants du PS », affirme Mariette Sineau. « C’était la première fois qu’une femme était investie par un parti de gouvernement. Depuis, les choses ont changé. Il y a désormais une banalisation de la présence des femmes dans l’échiquier politique et au plus haut niveau.
» Le sexisme n’a pas disparu pour autant des rangs des partis, nuance la politologue : « Une femme constitue une concurrence que les hommes considèrent toujours illégitime. » De son côté, Ségolène Royal assure ne plus rien laisser passer : « Je me sens beaucoup plus forte. Jamais je n’accepterai aujourd’hui ce que j’ai subi il y a vingt ans. Maintenant, c’est soit vous me soutenez, soit vous dégagez de la campagne.
» Quandtitre son dernier numéro, paru cette semaine, « Ségolène Royal l’incontrôlable », cette dernière botte en touche.
« Pourquoi ils n’ont pas écrit forte ou libre ? », s’insurge la candidate.
« Incontrôlable renvoie à une forme d’incompétence. Je suis plus raisonnable et sage que les hommes qui ont mis notre pays dans le chaos. Il faut une autre façon d’exercer le pouvoir, avec plus de tendresse », estime-t-elle. Cette idée d’une politique de protection et de douceur, la candidate socialiste l’avait déjà mise en avant lors de sa campagne de 2007.
Elle revendiquait sa maternité, sa féminité.
« Je n’ai pas assez mis de côté le fait que j’étais une femme, constate-t-elle avec du recul. J’étais souvent en jupe… J’aurais dû me déguiser en homme un peu plus. » Pour Marlène Coulomb-Gully, professeure émérite en sciences de la communication à l’université Toulouse-Jean-Jaurès, « incarner le pouvoir suprême reste difficile pour les femmes ». Et il y a vingt ans, le plus dur était d’être prise au sérieux.
La chercheuse évoque deux épisodes marquants de la campagne. En janvier 2007, Jean-Jacques Bourdin questionne Ségolène Royal sur le nombre exact de sous-marins nucléaires lanceurs d’engins de la Marine française. Elle n’a pas la réponse.
« Tout le monde s’insurge », raconte Marlène Coulomb-Gully. Ses opposants politiques l’épinglent dans de cinglants communiqués. Bruno Gollnisch, numéro deux du Front national dénonce son « incompétence abyssale », tandis que Michèle Alliot-Marie, alors ministre de l’Intérieur, estime que la candidate « a beaucoup de lacunes à combler ». Peu après, Jean-Jacques Bourdin reçoit Nicolas Sarkozy.
Nouvelle question piège : les combattants du groupe terroriste Al-Qaïda sont-ils sunnites ou chiites ?
« Chiites » répond Sarkozy. Mauvaise réponse… « Mais personne n’en parle, l’erreur est à peine relevée », souligne Marlène Coulomb-Gully. Quelques jours auparavant, Ségolène Royal est vivement moquée pour avoir employé le mot « bravitude », au lieu de bravoure. Mais lorsque Nicolas Sarkozy, une semaine plus tard, utilise le mot « héritation » pour parler d’héritage, personne n’en fait vraiment cas.
« Il y avait un double standard permanent entre Nicolas Sarkozy et Ségolène Royal », remarque la chercheuse. Pour la concernée, cette asymétrie persiste.
« Si une femme avait dissous l’Assemblée nationale comme l’a fait Emmanuel Macron en 2024, on aurait dit "elle est dingue". Idem si elle envoyait la police devant les lycées », martèle Ségolène Royal, qui dénonce au passage un « virilisme toxique et une fascination pour la guerre » chez ses homologues politiques. À l’autre bout de l’échiquier, une autre femme évolue dans ce monde d’hommes, au sein d’un parti très viriliste : Marine Le Pen.
Pour Marlène Coulomb-Gully, la comparaison commence par le prénom.
« Très vite, on a parlé en 2007 du binôme "Ségo-Sarko". On l’appelait elle par son prénom, et lui par son nom de famille. » Ségolène Royal l’a pourtant repris à son compte, « elle a voulu être l’incarnation du cœur, une mère superlative », constate la chercheuse. Marine Le Pen utilise aussi son prénom, mais « pour se démarquer de son père ».
« L’instrumentalisation du prénom à l’extrême droite joue différemment, c’est une façon de présenter un visage plus doux et avenant », explique-t-elle. Elle sait aussi mettre en avant son statut de mère divorcée et tente d’incarner une protection pour les Français. Ségolène Royal refuse le parallèle : « Elle est dans s’inscrit dans une généalogie. Les gens votent pour une idéologie, quelle que soit la personne qui la porte.
» Reste l’héritage de 2007.
« Ségolène Royal a fait bouger les lignes, et il y en avait besoin à son époque », juge Mariette Sineau. À l’heure où Marine Tondelier fait campagne pour les Écologistes son nouveau-né dans les bras, une femme politique peut désormais être mère sans avoir à s’en excuser ( J’ai garni ma mangeoire à plateau tout l’hiver juste pour aider les oiseaux du jardin : au printemps, j’ai compris pourquoi les verdiers ne revenaient plus Fini le poulailler transformé en bourbier à chaque averse : ce geste tout simple garde les pattes de vos poules au sec et leur santé intacte
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