INTERVIEW. François-Henri Désérable sur le vin : « Voilà au moins un truc que cette saloperie d’IA ne pourra pas nous prendre »

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INTERVIEW. François-Henri Désérable sur le vin : « Voilà au moins un truc que cette saloperie d’IA ne pourra pas nous prendre »
Critique Littéraire, Littérature, Stéphane Hilarion

Il ne connaissait rien au vin, François-Henri Désérable lui consacre aujourd’hui un roman de 400 pages. Avec « Le Palais » (Gallimard), l’écrivain signe une épopée foisonnante et satirique dans les coulisses des grands crus

Il ne connaissait rien au vin, François-Henri Désérable lui consacre aujourd’hui un roman de 400 pages. Avec « Le Palais » , l’écrivain signe une épopée foisonnante et satirique dans les coulisses des grands crus, de la Côte de Beaune aux grands crus de Bordeaux.

Rencontre avec l’auteur d’un des livres parmi les plus vendus de la rentrée. On a savouré « Le Palais » de François-Henri Désérable, un incroyable roman dont le vin est le personnage principal « Le Palais » est un étourdissant roman œnologique, cinq ans de travail pour l’auteur jusque-là néophyte, François-Henri Désérable.

C’est aussi une variation habile sur la subjectivité des émotions, des aspirations et des mots En juillet 2020, vous faites du vélo en Bourgogne sans rien y connaître en vin. Comment passe-t-on, en six ans, d’un coup de pédale à la reprise d’études d’œnologie et l’écriture d’un roman de 400 pages sur le sujet ? Par intuition, puis par fascination, puis par obsession, puis par obstination.

L’intuition, c’est de songer « tiens, je ne connais pas de grand roman dont le vin soit le sujet principal ». La fascination, c’est celle pour le vin et le champ lexical de l’œnologie. L’obsession, c’est de se dire qu’il faut à tout prix écrire ce roman. Et l’obstination, c’est d’y consacrer cinq années de sa vie.

Le premier verre de vin que votre héros Arun dégusta avec un vrai plaisir, il le dut à “ des cons », écrivez-vous. Et vous, quelle a été la bouteille ou le moment fondateur qui a transformé cette intuition en obsession ? Il n’y a pas eu un moment fondateur, mais plutôt une succession de moments fondateurs.

Je me souviendrai toujours, par exemple, de ce soir d’août 2020, quand mon ami Alexandre Mirlesse m’a dit : « Tu veux écrire sur le vin ? Bien, il est temps que tu boives ton premier grand cru bourguignon. » Et il a débouché pour moi une bouteille de Charmes-Chambertin du domaine Dujac, millésime 2004. Nous l’avons bue sur l’Île-Saint-Louis, au bord de la Seine.

Voilà à quoi sert le vin : à tisser des souvenirs en commun dans la chaleur de l’ivresse.

« Avoir une bonne bouteille à sa table, c’est comme avoir une belle montre au poignet »une figure de Robin des Bois des flacons rares, qui détrousse les acheteurs new-yorkais pour qui le vin n’est qu’un actif financier. Le monde des grands crus est-il devenu le miroir des vanités de notre époque ? Le vin est devenu un objet statutaire.

Avoir une bonne bouteille à sa table, c’est comme avoir une belle montre au poignet : cela dit quelque chose de qui vous êtes, de votre réussite. Certains achètent des bouteilles rares, et donc hors de prix, pas tant pour le plaisir de les boire que pour le plaisir de montrer qu’ils ont les moyens d’acheter des bouteilles rares et donc hors de prix.

Vous affirmez que se retrouver autour d’une bonne bouteille est « le premier acte de résistance ». En quoi le vin constitue-t-il une réponse au monde d’aujourd’hui ?

À l’heure où des milliardaires sans qualités de la Silicon Valley rivalisent d’ingéniosité pour nous vendre un monde où la machine finirait par se substituer à l’homme — un monde où l’on nous invite à déléguer aux algorithmes tout ce qui depuis la nuit des temps fait le sel de l’humanité ; à l’heure où ces gens rêvent donc de nous voir transformés en avatars de nous-mêmes, eh bien je crois, oui, que la résistance commence autour d’une table, quand on se retrouve en famille, entre amis autour d’une bonne bouteille. Voilà au moins un truc que cette saloperie d’IA ne pourra pas nous prendre.

Décrire la fragmentation d’un arôme avec une telle minutie demande une grande rigueur. Comment parvenez-vous à restituer l’ivresse des sens sans perdre la vivacité du roman d’apprentissage ? Avec beaucoup, beaucoup de travail. La plupart des gens ne mesurent pas ce que coûte l’écriture d’un roman.

Les centaines, les milliers d’heures passées à fignoler pour la énième fois tel chapitre, à réécrire inlassablement telle ou telle phrase, à peser comme s’il en allait de l’avenir de l’humanité la place de chaque virgule.

« Je rêve d’un monde où l’on mourrait pour une virgule », disait Cioran. Être romancier, c’est vivre dans ce monde-là. Vous dites « Déboucher un vieux flacon d’Yquem, c’est littéralement boire un morceau d’Histoire. » Vous avez passé une semaine en Gironde dans ce domaine mythique, qu’avez-vous appris ?

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