Gérard Mermet, sociologue et fondateur du cabinet Francoscopie, revient sur la mobilisation des lycéens. Il s’inquiète du risque de voir le mouvement social prendre de l’ampleur si le gouvernement n’apporte pas...
ENTRETIEN. Blocage des lycées : "Tous les scénarios sont possibles, du retour au calme rapide à la guerre civile", analyse le sociologue Gérard MermetGérard Mermet, sociologue et fondateur du cabinet Francoscopie, revient sur la mobilisation des lycéens.
Il s’inquiète du risque de voir le mouvement social prendre de l’ampleur si le gouvernement n’apporte pas rapidement des réponses claires, au risque de le voir lui échapper. Alors que la mobilisation lycéenne s’étend en France, les revendications mêlent préoccupations liées à l’école, malaise social et colère plus générale face à la situation du pays.
Pour comprendre les ressorts de ce mouvement et ses possibles conséquences, nous avons interrogé Gérard Mermet, sociologue et fondateur du cabinet Francoscopie, qui analyse la montée du mal-être chez les jeunes, les fractures territoriales et sociales ainsi que les risques de voir les violences prendre le pas sur les revendications initiales. Il revient également sur les perspectives d’évolution de la mobilisation et sur ses possibles répercussions politiques.
Je vois une raison principale qui résume toutes les autres : le mal-être des jeunes, qui s'est beaucoup amplifié ces dernières années, comme en témoigne l'évolution de leur santé mentale. Selon Santé publique France, 19 % des lycéens présentaient un risque important de dépression en 2024, contre 15 % en 2022. Ce malaise s'explique logiquement par la situation économique, sociale et politique catastrophique de la France, le pessimisme ambiant et l'absence de perspectives d'avenir enthousiasmantes pour les jeunes.
Mais je crains que les manifestations actuelles soient contre-productives et n'aboutissent à détériorer un peu plus encore l'état du pays. Ce n'est pas en incendiant les biens publics que l'on va redresser la barre. C'est au contraire en s'unissant, en travaillant ensemble à le réformer. En faisant preuve de bonne foi, de bon sens et de bonne volonté ; trois qualités qui manquent aujourd'hui cruellement à beaucoup de Français, jeunes ou âgés, décideurs ou"suiveurs".
On parle beaucoup des violences et des incendies depuis quelques jours. Est-ce que cela risque de faire passer au second plan les revendications initiales des lycéens ?sont légitimes. Entretenir les bâtiments dégradés devrait être une habitude. Mais comment faire lorsque les caisses sont désespérément vides.
Remplacer les enseignants absents paraît la moindre des choses, dans un pays de plus en plus mal classé dans les enquêtes internationales. Mais la forte baisse démographique en cours va réduire le nombre de lycéens et étudiants, alors que les autorités ont décidé de maintenir le nombre d'enseignants. Cela devrait aussi permettre de réduire le nombre d'élèves par classe. La réforme a déjà commencé dans le premier degré, avec le dédoublement progressif de certaines classes de CP et de CE1.
Ce ne devrait donc pas être une revendication majeure. En revanche, j'entends peu parler les lycéens de l'amélioration nécessaire du respect aux enseignants, de l'apport potentiel des nouvelles technologies pour améliorer l'apprentissage. Ni du goût de l'effort et de la connaissance nécessaires pour comprendre le monde et avoir une"vie bonne"... Les revendications sont assez différentes selon les établissements.
Qu’est-ce qui fait malgré tout le lien entre ces différentes colères ? Les colères et attentes exprimées sont assez hétérogènes. Elles tournent autour de la question sempiternelle des"moyens", jugés insuffisants. Il serait utile de comparer les dépenses publiques en matière d'éducation entre les pays développés , en se disant que certains pays sont plus"efficaces" que d'autres et de s'inspirer de leurs méthodes.
Une suggestion qui ne devrait pas seulement s'appliquer à l'Éducation nationale, mais aussi à d'autres secteurs . Le fait que le mouvement soit parti de lycées de banlieue parisienne, plutôt que des établissements classiques, est-il significatif ? Qu'est-ce que cela dit de cette mobilisation ? Le mécontentement est plus fort dans les banlieues que dans Paris intra-muros ou en province.
Elles sont le réceptacle de nombreuses inégalités qui tendent à s'accroître. Personne ne peut dire vraiment si octobre 2026 sera semblable à mai 1968. La situation actuelle de la France est en tout cas beaucoup plus préoccupante qu'il y a 58 ans.
Les jeunes, comme souvent, sont en colère, influençables et prêts à en découdre pour vivre un moment exaltant, ignorant qu'il est particulièrement dangereux. Ceux qui mettent de l'huile sur le feu devraient faire preuve de responsabilité et ne pas parler de"violence légitime". Car elle ne peut l'être dans une démocratie.
Nourrie par le torrent des colères de toute nature, les citoyens risquent de voter"contre" les candidats qu'elle juge responsables de nos maux plutôt que"pour" celui qui dira la vérité et proposera les efforts nécessaires. Les nombreux défis à relever ne pourront être résolus par la fracturation de la population en blocs antagonistes. C'est au contraire par l'union, le sens du compromis, les valeurs que j'ai baptisées"post-individualistes" qu'une solution pourra être mise en place. Il reste à espérer qu'un"sauveur" courageux, crédible, honnête et charismatique émergera du lot, s'adressera à une"majorité silencieuse" et la convaincra de retrouver la raison. Mais c'est aujourd'hui la folie qui domine... Dans le contexte actuel, tous les scénarios sont possibles, du retour au calme rapide à la"guerre civile".
Cela dépendra beaucoup de la réaction de tous ceux qui ne disent rien pour le moment, par crainte de se tromper... ou par indifférence. J'espère seulement que mon pays sera capable de se reprendre, après ces années de délire. Et donnera une autre image de lui au reste du monde...
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