'Son œuvre met en valeur le pouvoir collectif des femmes.'
Figure de l’art contemporain et du militantisme féministe, l’Américaine est à l’honneur de la galerie Alberta Pane, à Venise, qui lui consacre une rétrospective à l'occasion de la Biennale d’art.
Depuis soixante ans, cette pionnière controversée œuvre à replacer le féminin au cœur de l'histoire. Il y a deux ans, Judy Chicago n’aurait jamais pensé faire partie des quelques artistes internationaux à avoir le privilège d’inaugurer une exposition personnelle en cette 61ème Biennale de Venise.
"Je suis tombée malade et j’étais alors persuadée que j’allais mourir, confiait-elle le jour de l’inauguration de sa rétrospective actuellement visible à Venise, à la galerie Alberta Pane. J’ai créé des pièces testamentaires auxquelles j’ai finalement survécu.
"Pour célébrer ce miracle de la vie, Judy Chicago, 87 ans, a décidé de teindre ses cheveux en rose. Un rose explosif, solaire, aussi joyeux que ses sculptures de fumée réalisées grâce à des feux d’artifice, à l’instar de ceux qu’elle a créés dans les jardins de la fondation Luma, à Arles, en 2025.
Avec cette performance pyrotechnique, l’Américaine, d’abord influencée par l’"op art" et le minimalisme, s’inscrivait dans le pas des peintres impressionnistes dont on fêtait alors le centenaire. Sa manière à elle de réaliser une œuvre de"land art" sans impact sur l’environnement, à la différence de ses confrères spécialistes du genre qui ont laissé leurs traces dans la nature.
Car l’artiste américaine, pionnière du féminisme, aujourd’hui considérée comme un mythe vivant, a étendu son activisme à la protection de la planète et à la défense des animaux. Chacune de ses œuvres invite à penser notre rapport à l’autre et au monde dans une tentative obstinée de changement de paradigmes.
Avant Judy Chicafo, l'activiste qui fut la première à s’emparer du sujet de la place des femmes dans la société, il y eut Judy Cohen, fille d’un militant syndicaliste qui lui apprit à revendiquer ses droits. À 5 ans déjà, elle décide de devenir non seulement artiste, mais une personnalité reconnue, capable de faire entendre sa voix et de faire évoluer les mentalités. Et si les femmes gouvernaient le monde ?
Devenue son manifeste, cette question brodée sur une bannière réalisée pour le défilé Dior en 2020, à l’invitation de la styliste Maria Grazia Chiuri, s’étire comme un fil rouge de son œuvre. , réalisé entre 1974 et 1979, Judy, rebaptisée Chicago du nom de sa ville natale, assied à une table d’honneur en forme de triangle 39 personnalités féminines qui ont transformé le monde au cours de l’histoire et depuis la nuit des temps.
Ce sont des divinités, des scientifiques, des poétesses, des musiciennes du nom de Kali, Judith, Virginia Woolf, Georgia O’Keeffe, Christine de Pizan, Hildegarde de Bingen, Emily Dickinson… Chacune a participé à révolutionner le statut des femmes et trône à cette table, affirmant sa présence à travers des assiettes aux formes évoquant les organes génitaux. L’installation, aussi artistique qu’artisanale, convoque tous les médiums et disciplines reléguées au rang d’art domestique et décoratif.
Au sol, les noms de 999 artistes femmes sont inscrits. Monumentale et spectaculaire, l’œuvre mettra trente ans à trouver une exposition permanente.trône depuis 2002 au Brooklyn Museum où elle s’impose comme l’œuvre fondatrice d’une nouvelle page de l’histoire de l’art. Sur la photo : What if Women Ruled the World Banner, série The Female Divine, 2020. Présenté lors du défilé haute couture printemps-été Dior 2020, et réalisé par la Chanakya School of Craft de Mumbai, en Inde.
Collection de la Jordan Schnitzer Family FoundationJudy Chicago, Marie Antoinette, série Great Ladies, 1973. Collection privée.
"J’avais été élevée par des parents qui croyaient à l’égalité entre les hommes et les femmes. Je n’imaginais pas alors à quel point c’était rare au sein de ma génération ! Lorsque j’ai subi des discriminations sexistes à l’université, j’ai donc pu les identifier pour ce qu’elles étaient : des discriminations de genre. Même s’il n’existait pas encore de mots pour les me qualifier dans les années 50 et 60, et que vous ne pouviez même pas en parler.
On disait aux femmes qu’elles ne seraient jamais de grandes artistes, qu’elles n’en avaient pas le droit, et elles abandonnaient. À l’époque, je n’avais donc pas de modèle. Alors je me suis tournée vers l’histoire, à la recherche de femmes qui avaient subi ce que j’avais subi. Cela a changé ma vie.
" Depuis ses tout débuts, Judy Chicago a toujours considéré l’art comme un vecteur de transformation intellectuelle. "Elle a une puissance de caractère et d’action sidérante, témoigne sa galeriste vénitienne Alberta Pane. Depuis que j’ai travaillé avec elle, je me sens beaucoup plus de courage et de force. Elle a ce pouvoir de nous transformer en transmettant son intégrité, sa vision d’un monde meilleur.
" , qui lui est consacrée à Venise jusqu’en novembre, en témoigne. À travers le prisme des matériaux, ses créations les plus récentes prennent la forme de sculptures en verre de Murano représentant des divinités aux contours sensuels. Le sol est parsemé de nénuphars en métal brillant. Aux murs, les explosions de fumées roses, rouges ou vertes réinventent la peinture de paysage dans la beauté de l’éphémère.
Ses projets phares rythment le parcours de ses dessins pour, qui donne à la maternité de nouvelles représentations, des centaines d’artisans se sont investis à ses côtés. Son œuvre possède cette force de rassembler et d’embarquer dans une autre dimension, et met en valeur le pouvoir collectif des femmes", explique Allison Raddock, commissaire de l’exposition.est désormais considérée comme un chef-d’œuvre en tant que tel et le manifeste de l’art féministe par excellence, ce projet a longtemps divisé le monde artistique, provoquant des réactions violentes.
Lors de sa première exposition au Brooklyn Museum en 1980, un critique américain la qualifiait de"kitsch" et assimilait les œuvres en céramique à des"vagins sur assiette". Judy Chicago s’en rappelle encore :"Ma carrière, dit-elle, a été marquée par une opposition constante de la part de l’establishment.
" Pour contrecarrer ce dénigrement permanent de la question du féminin, l’artiste a décidé d’agir sur le plan collectif en s’investissant en tant qu’écrivaine et enseignante dans la défense du travail d’autres artistes femmes, et en incitant ses étudiantes à raconter leurs expériences personnelles de femmes. Dans un entretien avec le curateur Massimiliano Gioni, qui lui a consacré une exposition personnelle au New Museum à New York en 2024 – la première de sa carrière dans un musée new-yorkais –, Judy Chicago explique sa conception du féminisme.
Pour elle, il s’agit non pas d’un militantisme, mais d’"une philosophie en constante évolution qui remet en question les fondements patriarcaux des sociétés à travers le monde". Le féminisme, dit-elle, propose"un paradigme alternatif, fondé sur la justice des êtres vivants, humains et non humains. C’est une philosophie basée sur la collaboration et la connexion, où les gens travaillent ensemble pour créer un monde meilleur. Il ne s’agit pas seulement des femmes, mais d’un changement de paradigme complet".
Pour incarner ce rapport au monde, Judy Chicago s’est emparée depuis quelques années du symbole du nénuphar. Une fleur qui s’épanouit dans une myriade de pétales autour d’un cœur jaune, solaire. L’artiste ne se lasse pas de lui donner formes et couleurs dans des dessins ou des sculptures qui prennent sans cesse de nouvelles dimensions, meintes et reflets. La fleur se fait le symbole de transformation et de renouveau.
À Venise, l’artiste américaine présente également une nouvelle"goddess", une sculpture en verre sablé inscrite dans la filiation des Vénus préhistoriques, comme la Vénus de Willendorf. Le verre, perçu comme une matière fragile, se fait ici l’incarnation de la vitalité et de la puissance. Sur le mur de la galerie Alberta Pane, les courbes roses aux variations violettes – une couleur que l’artiste associe au calme – et voluptueuses de la divinité irradient l’espace d’une aura magnétique.
La manière de Judy Chicago de figurer le corps féminin comme une source divine. Et de rendre hommage à sa vision de l’art féministe qui n’est autre pour elle que"toutes les étapes d’une femme qui se donne naissance à elle-même".
"The Materiality of Judy Chicago", jusqu’au 22 novembre à la galerie Alberta Pane, à Venise. Inclus dans votre abonnement :Tous les contenus du site en illimité10 € de réduction sur la Box Beauté Marie Claire du momentJ'accepte de recevoir des propositions commerciales du Groupe Marie Claire. Les données à caractère personnel sont collectées par la société MARIE CLAIRE ALBUM SAS afin de vous adresser des newsletters et des offres commerciales.
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