Cecilia Rikap : L'IA ne doit pas dominer, c'est le cloud qui détient le pouvoir

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Cecilia Rikap : L'IA ne doit pas dominer, c'est le cloud qui détient le pouvoir
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Alors que les dirigeants de la tech américaine se réunissent à la Maison-Blanche pour discuter de superintelligence, l'économiste Cecilia Rikap appelle à recentrer le débat sur le cloud. Elle estime que les vrais maîtres sont Amazon, Google et Microsoft qui contrôlent les infrastructures essentielles, et plaide pour un retour démocratique et des data centers publics.

Sundar Pichai , Jensen Huang , Elon Musk , et Mike Johnson, porte-parole de la Maison-Blanche lors d’un déjeuner sur la "superintelligence"Les patrons de l’IA contrôlent-ils le monde ?

Pour l’économiste Cecilia Rikap il faut surtout penser au cloud, la couche d’infrastructure derrière la technologie restant aux mains des éternels Amazon, Google et Microsoft, les vrais « maîtres » détenteurs de « monopoles intellectuels ». Elle appelle à un retour démocratique sur ces questions, et l’émergence de data centers publics. Les images ont tourné en boucle.

Donald Trump entouré – encore une fois – des patrons de la tech américaine, dont Sundar Pichai , Dario Amodei , Satya Nadella et Elon Musk. Costumes, mimiques, rires gênés et emploi du terme « superintelligence » obligatoire. Ce sommet organisé le 29 septembre à la Maison-Blanche a été l’occasion pour le président américain de confier aux entreprises de la tech américaine le soin de s’autoréguler grâce à un accord volontaire signé entre elles et seulement.

De quoi entériner un peu plus l’idée que les décisions autour de l’IA sont prises à huis clos, par une poignée de dirigeants. , doit être combattue. L’économiste, professeure à l’University College de Londres, défend l’idée que notre regard devrait davantage se concentrer sur l’industrie du cloud, l’infrastructure qui permet l’IA et tant d’autres technologies. Et que la course à l’IA des États-Unis n’est pas celle de l’Europe.

LA TRIBUNE. Pourquoi est-ce essentiel de recentrer le débat sur le cloud, plutôt que sur celui de la course à l’IA ? Le cloud est tout simplement l’infrastructure qui permet l’IA, tous les autres logiciels, ainsi que le stockage des données. Mais ma thèse va un cran plus loin.

Dans l’économie, l’endroit où vous produisez quelque chose est généralement distinct de celui où vous l’achetez, qui est encore distinct du lieu où vous le consommez. Or, le cloud est l’endroit où l’IA, et tout autre logiciel, est développé, vendu et utilisé grâce aux offres des hyperscalers AWS, Microsoft et Google. Cela confère à ces entreprises un pouvoir extraordinaire. , celui qui apparaît dès qu’un marché se concentre entre les mains de quelques acteurs.

Il s’agit aussi d’une forme de pouvoir de surveillance, un pouvoir panoptique. En tant que plateforme des plateformes, écosystème des écosystèmes, le cloud constitue un système de contrôle qui opère au-dessus de nombreux autres systèmes de contrôle. Il y a un côté très facile, parce qu’on y trouve tout au même endroit. Toutes les pièces s’emboîtent parfaitement entre elles.

L’inconvénient, c’est que vous devenez structurellement dépendant. Vous ne possédez plus vraiment votre infrastructure logicielle. Qu’apporte l’IA générative à cette lecture ? Le système que vous décrivez existe depuis des années.s’il n’adopte pas l’IA.

Énormément de promesses autour de l’IA – comme les gains de productivité – ne seront pas tenues. Mais le temps que les organisations s’en rendent compte, elles seront déjà dépendantes de nombreux services cloud. Dans mes recherches, j’ai constaté que beaucoup des raisons pour lesquelles les organisations décident de migrer vers le cloud sont liées à l’IA. Parce que c’est une manière rapide d’intégrer des modèles dans leurs processus, dans la manière dont elles planifient leurs chaînes de valeur mondiales.

Cela a été un accélérateur, comme l’a été par ailleurs la pandémie. Mais le contexte géopolitique actuel n’a-t-il pas changé la donne ? Je pense qu’au contraire, les tensions géopolitiques sont aussi un accélérateur des migrations vers le cloud. Car c’est une sorte d’assurance contre les crises du capitalisme.

Cela peut être une nouvelle guerre, des droits de douane supplémentaires, une catastrophe écologique, une nouvelle pandémie… Pour s’en prémunir, les entreprises préfèrent transformer ce qui serait autrement un coût fixe : leurs propres data centers, davantage de personnes développant la technologie en interne, en un coût flexible en louant un service de cloud. Elles préfèrent cette sorte de relation que je décris comme– mi-amie, mi-ennemie – avec un Amazon, un Microsoft ou un Google, en échange du filet de sécurité.

Pourtant, ce même climat géopolitique, notamment le retour de Donald Trump et le bras de fer qu’il a engagé avec l’Europe, a poussé le sujet de la souveraineté numérique, les appels à migrer vers des clouds dits souverains…Certaines entreprises privées font tout de même davantage appel à des « clouds souverains », qui parfois s’appuient encore d’ailleurs sur des entreprises américaines comme S3NS, la coentreprise de Thales et Google. Que pensez-vous de cette solution ?

Nous voyons effectivement de plus en plus ce type de coentreprises ou de partenariats, comme celui de Thales, ou de Deutsche Telekom et Google. Les entreprises étasuniennes ne peuvent plus prétendre que le stockage des données dans leurs data centers est sûr à 100 %. Et avec le, elles doivent effectivement proposer autre chose. Mais cet « autre chose » reste, au bout du compte, une forme de dépendance technologique.

« Ce n’est pas un moyen de déconcentrer le marché. C’est un bouclier face à la Commission européenne. » Quand on regarde de près le fonctionnement de ces coentreprises, il n’y a pas de transfert de technologie. Microsoft ou Google ne partagent pas leur technologie avec une entreprise européenne qui pourrait un jour devenir un concurrent et proposer ses propres services.

Ce n’est pas un moyen de déconcentrer le marché. C’est un bouclier face à la Commission européenne. Si un jour l’administration Trump, ou celle qui lui succédera, oblige Microsoft à couper une partie de ses services, alors, comme l’écrit explicitement Microsoft, ses partenaires européens, SAP par exemple, auraient accès au code de secours. Microsoft utilise les entreprises européennes comme des alliés de second rang.

On observe de plus en plus ce rôle de complices joué par les grands acteurs européens, au lieu d’essayer réellement de développer une alternative. Ce qui leur convient le mieux, c’est d’intégrer les écosystèmes des géants américains du cloud dans un rôle semi-subordonné. Ils en tirent des revenus, évidemment, mais du point de vue de la souveraineté technologique, ce n’est pas un vrai progrès.

« Les décisions concernant le développement de la technologie et son but se prennent aujourd’hui de manière totalement antidémocratique. »La souveraineté numérique désigne la possibilité de décider de quelle technologie on veut, et de celle dont on ne veut pas. Faut-il imposer l’usage de l’IA générative à l’école, un lieu où les enfants apprennent à apprendre ? Je ne pense pas.

Faut-il qu’un système décide de manière autonome du tir d’une arme ? Je ne pense pas non plus. Mais ces décisions ne m’appartiennent pas individuellement, elles n’appartiennent pas non plus à une poignée d’entreprises. Elles doivent être débattues démocratiquement.

Il faut des espaces publics de gouvernance de la technologie. Aujourd’hui, l’IA ne se diffuse pas seulement dans toutes les industries. Elle touche nos vies personnelles, notre vie politique, le secteur public autant que le privé, les universités et la manière de faire de la recherche. Or, les décisions concernant le développement de la technologie et son but se prennent aujourd’hui de manière totalement antidémocratique.

Que l’Europe fasse émerger un, deux ou trois acteurs de plus, qui fonctionnent de la même façon et se rendent complices de cet écosystème prédateur, ne change rien sur le fond. Au contraire, cela peut donner la fausse impression que le marché va devenir plus concurrentiel et qu’il ne faut pas s’inquiéter.

Mais si cette technologie est si importante, et si nous souhaitons peser dans le débat et développer des technologies qui portent nos valeurs, ne devons-nous pas investir également massivement dans de la puissance de calcul et développer nos technologies, comme le suggèrent certains ? Si la seule chose que l’Europe fait, c’est d’injecter de l’argent dans des acteurs privés pour développer un géant du cloud et de l’IA, certes, nous en tirerons des bénéfices financiers, nous ne ferons que reproduire les mêmes structures de concentration du pouvoir et alimenter un incendie écologique.

Il faut bien comprendre que c’est leur course, ce sont eux qui en ont fixé les termes. Et ces derniers sont contraires aux valeurs européennes. Une troisième voie consiste à développer des technologies qui ont une utilité avérée. L’Union européenne justifie de participer à la course en invoquant la compétitivité.

Mais c’est un mauvais indicateur. La connaissance se produit aujourd’hui à l’échelle mondiale, mais seules quelques entreprises en captent les fruits, les monétisent et nous revendent le résultat. Donc, vous pouvez créer de la valeur sans la capter. Nos mesures de compétitivité et de productivité reposent sur le PIB, qui ne mesure que la valeur captée, pas la valeur créée.

Ce problème de mesure conduit à un mauvais diagnostic, et donc à de mauvaises politiques. À force de se focaliser sur la compétitivité, l’Europe oublie ses valeurs, son rôle de pionnier dans la reconnaissance de la crise écologique et ce qu’il reste de l’État-providence. Je suis Argentine, on m’a proposé maintes fois de travailler aux États-Unis et je vis en Europe parce que je crois qu’on peut y vivre mieux, même au Royaume-Uni, qui n’est pas le meilleur exemple.

La qualité de vie compte, mais elle ne génère pas toujours de valeur économique au sens du PIB.

« L’Europe pourrait se dire : développons des data centers publics conçus dans les limites planétaires. » Au lieu de se dire « gagnons la course à l’IA », l’Europe pourrait se dire : développons des data centers publics conçus dans les limites planétaires, mis à disposition pour bâtir des écosystèmes plus démocratiques.

Proposons sur cette infrastructure des modèles conçus selon des valeurs européennes plus démocratiques, que les entreprises pourront utiliser pour développer leurs applications, et qui fonctionneraient comme des communs. Il ne s’agit pas uniquement de compétitivité. Il y a un enjeu sécuritaire important. Certains estiment que si nous ne développons pas de modèles suffisamment performants, nous n’arriverons pas à nous préparer à des attaques de plus en plus sophistiquées.

La cybersécurité doit effectivement être considérée comme une priorité devant être opérée et fournie par l’État. Cela ne veut pas dire qu’il ne faut jamais faire appel à des prestataires, des consultants pour une partie du logiciel. Mais le code doit rester exclusivement entre les mains de l’État, qui doit assurer qu’il soit constamment mis à jour et doté de ressources suffisantes. Vous ne pouvez pas sous-traiter votre cybersécurité, comme vous ne pouvez pas sous-traiter votre armée.

Le problème, c’est que certains gouvernements ne s’en rendent compte que maintenant. Le secteur public, comme tout secteur de l’économie, a une sorte de jumeau numérique. Et les gouvernements doivent protéger leurs frontières numériques comme ils protègent leurs frontières nationales. Cela exige des capacités publiques.

Dans un pays comme la France, ces capacités existent, il faut le souligner. Je pense donc qu’il faut aussi combattre le récit selon lequel tout ne peut se faire que dans la Silicon Valley. Il n’est pas impossible d’avoir ses propres logiciels de cybersécurité, toujours à jour, en y intégrant de l’IA là où c’est nécessaire. Ce n’est pas seulement une question de recrutement.

Ce pillage de notre savoir-faire commence dès la recherche universitaire. Une grande partie de mon travail consiste à analyser des articles scientifiques. J’ai étudié des centaines de milliers de publications en regardant qui les signe. Les Big Tech travaillent toujours avec d’autres organisations : des universités, des organismes publics de recherche, comme le CNRS, le CEA et bien d’autres dans le monde.

Ce n’est pas occasionnel, c’est la norme. Cela signifie que la recherche que ces entreprises mènent avec ces organisations, et qu’elles traduisent en brevets, en produits, en différentes formes de monétisation, en services cloud, provient de connaissances développées avec beaucoup de gens qui, aujourd’hui encore, sont formellement des fonctionnaires. Nous sommes volés. Une façon de le prouver consiste à examiner ces cosignatures et à les comparer à la copropriété des brevets.

Pour Microsoft, l’une de mes recherches montre que 88 % de ses publications scientifiques ont au moins un coauteur extérieur à l’entreprise, contre seulement 1 % de ses brevets avec un copropriétaire extérieur. Chaque article ne débouche pas forcément sur un brevet, et chaque brevet ne repose pas sur un article. Mais le déséquilibre reste parlant. Absolument.

Mais les universités ne peuvent pas décider seules. En tant que chercheurs, nous sommes évalués en partie sur l’« impact » de nos recherches. Au lieu d’encourager les chercheurs en IA et en informatique à vouloir créer leur propre start-up, pourquoi ne pas valoriser leur contribution à un savoir qui irait au secteur public, pour répondre aux enjeux de cybersécurité par exemple ? Il existe clairement un moyen d’orienter le travail des chercheurs autrement, mais cela doit venir de l’État.

Cela suppose aussi de réorienter les connaissances qu’ils produisent, et les questions qu’ils se posent, vers des sujets qui ont davantage de valeur publique et qui sont urgents pour la collectivité. Vous avancez que les méthodes classiques de démantèlement ne fonctionnent pas avec les monopoles du cloud. Pourquoi ? Parce qu’il y a une dynamique d’écosystème.

Ces entreprises sous-tendent énormément de services, même sans que ces derniers ne leur appartiennent. Au Brésil, un fonds du ministère de l’Éducation s’est retrouvé à utiliser Palantir sans l’avoir jamais contracté directement, simplement en piochant dans le catalogue d’Amazon Web Services. Les applications sont la partie la plus évidente du numérique. Mais il faut aussi considérer toutes les parties de ce réseau, cette pile composée de différentes couches.

Tant que nous continuerons à penser en marchés séparés sans voir les réseaux et la façon dont tout est interconnecté, nous continuerons d’échouer.

« En Europe, c’est le retour du design de puces de très haut niveau » : SiPearl face aux géants américainsNous avons l’impression que l’IA est la dernière technologie en date, mais demain, ce sera peut-être le quantique. Il faut reconnaître qu’il existe un seul endroit où tous ces nouveaux développements convergent : le cloud. C’est un espace contrôlé de façon non démocratique par quelques entreprises.

Une entreprise publique peut, sur ce segment de l’économie, rétablir l’équité entre les acteurs et garantir l’accès à tous. Inauguré le 30 septembre au Digital Lab d’ArcelorMittal, Innov’Camp associe un incubateur et un campus consacré aux transitions numériques. Le dispositif vise les start-up, PME, industriels et acteurs portuaires, alors que seuls seize réseaux 5G industriels sont répertoriés en France. Électronique : comment le mastodonte chinois Hisense s'est armé pour défier coréens et japonais LA CONQUÊTE CHINOISE DE L’ÉLECTRONIQUE .

Depuis son siège hypermoderne de Qingdao, dans le nord de la Chine, le groupe revendique désormais le statut de pionnier technologique. Porté par un immense marché intérieur, des capacités industrielles intégrées et une stratégie d’expansion internationale engagée depuis deux décennies, il tente de bousculer les acteurs historiques en Europe comme aux États-UnisAprès le piratage de Hugging Face, OpenAI peut-il invoquer l’autonomie de ses agents devant la justice ?

Deux mois après un incident inédit impliquant des agents d’OpenAI, une association spécialisée saisit la justice californienne. Au cœur du dossier : une question appelée à peser sur toute l’industrie de l’IA, celle de la responsabilité des entreprises face à des systèmes qui agissent seuls. Avec 54,23 milliards de dollars de chiffre d’affaires au quatrième trimestre, contre un consensus d’un peu plus de 51 milliards, Micron confirme l’intensité des besoins en mémoires pour l’IA.

Le groupe vise 61,5 milliards au premier trimestre 2027, mais son secteur reste exposé au risque de surcapacité. La Maison-Blanche veut encadrer les modèles d’IA les plus puissants avec quatre niveaux de vérification. Mais les entreprises restent seules face à leurs manquements, sans arbitre public ni sanction prévue. La promesse de sûreté repose désormais sur une question centrale : qui contrôlera les contrôleurs ?

App Store : Apple remplace le péage par installation par une commission de 5 % en Europe À partir du 1er octobre 2026, Apple abandonnera dans l’Union européenne sa redevance par installation, la Core Technology Fee. Le groupe lui substitue une commission de 5 % sur certaines ventes réalisées hors App Store, tout en maintenant des prélèvements allant de 10 % à 26 % selon le parcours de paiement.

OpenAI présente Dots, un agent IA destiné à automatiser des tâches personnelles et professionnelles pour ses abonnés ChatGPT Pro. Le lancement intervient après plusieurs incidents de cybersécurité impliquant ses modèles, qui interrogent la capacité de ces assistants à agir de manière autonome.

« En Europe, c’est le retour du design de puces de très haut niveau » : SiPearl face aux géants américains La start-up française SiPearl franchit une étape décisive en livrant ses premiers microprocesseurs Rhea1 à Bull. Destinées au supercalculateur européen Jupiter, ces puces haute performance visent à réduire la dépendance technologique du continent face aux géants américains et asiatiques.

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