Affaire Maricarmen et crise du logement en Espagne : le retour des Indignés ?

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Affaire Maricarmen et crise du logement en Espagne : le retour des Indignés ?
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L’expulsion de Maricarmen, 87 ans, a ravivé la colère autour de l’accès au logement et provoqué l’installation d’un campement au cœur de Madrid, faisant ressurgir le souvenir des mobilisations de 2011. Reportage

Seules les histoires peuvent réellement mobiliser les êtres humains. Nous pouvons certes appréhender des phénomènes très abstraits, mais c’est toujours l’émotion qui nous pousse à l’action.

Lesde la publicité l’avaient parfaitement compris dès les années 1950 et n’ont eu de cesse depuis d’exploiter ce ressort. En 1843, Charles Dickens, bouleversé après avoir visité des mines, comprend que le meilleur moyen de dénoncer les injustices sociales et les conditions de travail et de logement nées de l’industrialisation n’est pas d’écrire un essai ou un pamphlet, mais bien de raconter une histoire.

Il publie, dans lequel Scrooge, un usurier pingre et sans cœur, va finir par s’émouvoir de la maladie du petit Tim, fils de son employé Bob Cratchit, à qui il refuse mordicus toute augmentation. Surtout, il prend peur en découvrant la solitude et la tristesse qui l’attendent au terme d’une vie vécue sous le signe de l’avarice. La crise du logement en Espagne vient de trouver son propre récit.

Scrooge s’appelle ici Urbagestión et le petit Tim, Maricarmen, 87 ans, se déplace en fauteuil roulant. Dans les pays méditerranéens, les grands-mères occupent une place particulière, associées à la transmission, au savoir et à la tendresse. L’image de cette femme quittant sur une civière le logement où elle a passé toute sa vie est insupportable.

Ça aurait pu être Teresa, une autre femme âgée, atteinte d’un cancer, qui dort depuis plusieurs jours dans la rue à Malaga après son expulsion, ou Olga Matute, 54 ans, divorcée et mère de deux filles, qui s’est suicidée à Barcelone, ou bien encore cette famille avec deux enfants de 8 et 10 ans expulsée de son logement à Vitoria. Il y a quarante-cinq expulsions par jour en Espagne. Mais ce sera Maricarmen.

Seule la goutte d’eau qui fait déborder le vase se distingue vraiment des précédentes. L’entreprise avait acheté le logement il y a près de huit ans pour 240 000 euros à la famille qui possédait l’ensemble de l’immeuble. Le prix avait été réduit parce que l’appartement était occupé par ce que le jargon immobilier appelle un « bicho » : une locataire bénéficiant d’un ancien bail dont il était presque impossible de modifier les conditions.

L’entreprise et Maricarmen, Scrooge et le petit Tim, s’engagent alors dans une longue bataille judiciaire, ponctuée de trois tentatives d’expulsion. La quatrième finit par aboutir malgré les centaines de personnes rassemblées autour de l’immeuble à l’appel du Syndicat des locataires. L’entreprise refuse les accords et les médiations proposés, convaincue qu’au bout du compte rien ne se passe jamais. Le 23 septembre, vers 13 heures, Maricarmen quitte l’immeuble sur une civière.

Elle est depuis hospitalisée. Le samedi 26 septembre, le Syndicat appelle à manifester. Le cortège s’achève sur la Puerta del Sol, où s’installe un campement qui rappelle immédiatement les images de 2011, lorsque des milliers de personnes avaient occupé des dizaines de places dans les villes espagnoles pour protester contre le prix du logement, la précarité du travail et le manque de représentativité politique.

C’était le mouvement des Indignés, contemporain et proche, par l’esprit, des printemps arabes et d’Occupy Wall Street : « Nous sommes les 99 %. » Quinze ans plus tard, la situation ne s’est guère améliorée. Peut-être les autres problèmes ont-ils fini par être considérés comme inévitables. Reste le plus essentiel : disposer d’un toit sous lequel vivre une vie décente.

La petite ville de tentes résiste à la pluie du lundi après-midi grâce à des bâches improvisées et s’organise désormais au rythme des assemblées et des mobilisations, avec du temps aussi pour le yoga et les soins. On se répartit les tâches pour que le campement continue à fonctionner. Certains distribuent les aliments collectés, d’autres balaient la rue, d’autres encore s’étirent après avoir dormi sur les pavés. Touristes et curieux observent.

Certains s’aventurent dans les étroites ruelles de plastique. Il y a ceux qui encouragent les occupants, ceux qui apportent des provisions. Et ceux qui les insultent, les traitent de paresseux et demandent comment ils peuvent rester là s’ils n’ont pas de travail.

« C’est plus important, répond quelqu’un lors d’une interview. On joue gros. » Ce n’était peut-être pas censé être une réponse. Pourtant, c’en est une.

Toutes les sociétés ont leurs propres systèmes d’alarme. En Espagne, c’est souvent la mobilisation collective. En France, les tensions débouchent plus volontiers sur des explosions plus violentes, à l’instar du mouvement des Gilets jaunes. En Italie, la désillusion envers le modèle politique et économique s’est traduite par une offre électorale cynique, le Mouvement 5 étoiles, qui a contribué à ouvrir la voie à une proposition autoritaire.

Le campement madrilène a déjà modifié le débat public espagnol, jusque-là dominé par la situation à Ceuta et donc par le couple immigration-sécurité, terrain favorable aux propositions les plus radicales. Il est peu probable, même si rien n’est jamais certain, que cette mobilisation bouleverse les intentions de vote qui annoncent un changement de gouvernement. Mais elle pourrait freiner la progression de l’extrême droite et favoriser l’émergence d’une alternative à gauche, avec à la clé un Parlement plus équilibré.

Déjà en 2011, la mobilisation collective avait permis de transformer la colère en propositions et d’éviter un conflit social plus grave. La tension dans la rue était alors considérable, alimentée par une longue série de coupes sociales et par la crise économique née de l’éclatement de la bulle immobilière. Les choses auraient pu tourner autrement. Il n’y eut pourtant ni explosion violente ni rupture sociale.

On accusait alors les Espagnols d’avoir vécu au-dessus de leurs moyens. Le campement du 15 mai avait répondu en dénonçant la rupture du contrat social et en réclamant davantage de démocratie. Plutôt que de rejeter les institutions et les procédures existantes, il proposait de les solidifier. La colère avait été canalisée vers le dialogue et les propositions : le cœur même de la démocratie.

Quand la situation se dégrade, l’apparition de nouveaux acteurs capables de faire naître un espoir est essentielle pour éviter le découragement et le cynisme, deux maux très européens. Nous avons besoin de sentir qu’un horizon existe, qu’un lendemain peut être différent d’aujourd’hui. Le campement de 2011 a ouvert un nouveau cycle politique en Espagne.

Il a contribué à l’émergence de deux nouvelles formations, à gauche et à droite, en réponse à la crise de représentation des classes moyennes, mais aussi à transformer le bipartisme qui structurait le pays depuis des décennies. Les primaires remportées par Pedro Sánchez au PSOE, alors dans l’opposition, sont difficiles à comprendre sans l’influence sociale des Indignés, tout comme sa victoire ultérieure, qui a permis à son parti d’échapper à la crise de la social-démocratie.

Après huit années au pouvoir, c’est désormais le logement qui lui fait perdre le soutien de jeunes diplômés issus des classes moyennes, de plus en plus convaincus qu’avoir un toit à soi deviendra inaccessible. La marge de manœuvre du gouvernement reste étroite. D’abord parce qu’une grande partie des compétences relève d’autres administrations. Ensuite parce que l’Espagne est un pays de propriétaires.

Contrairement à d’autres pays européens, presque tous les logements publics construits ont fini par rejoindre le parc privé et, historiquement, la propriété a toujours été davantage encouragée que la location. Le logement est à la fois le principal instrument d’épargne et l’un des grands moyens de transmission du patrimoine entre générations. C’est essentiel pour comprendre le problème.

Il faut agir pour éviter une fracture sociale, mais toute politique susceptible de faire baisser les prix touche aussi au patrimoine des trois quarts de la population qui possèdent un bien immobilier. C’est ce qu’on appelle l’effet richesse : une richesse parfois largement théorique, mais dont la perception n’en est pas moins très réelle. Après s’être envolé, le capital finit toujours par revenir à la terre.

Autrement dit, après un cycle spéculatif, l’argent revient vers le matériel et le tangible, vers ce dont nous ne pouvons nous passer. C’est ce qui s’est produit après la crise de 2008. L’industrie financière avait montré ses limites ; les investissements, alimentés par les plans de sauvetage et les politiques de relance, se sont alors tournés vers les matières premières, les infrastructures, la technologie, l’énergie, la santé, l’éducation, la défense et, bien sûr, la terre : terrains ruraux et urbains.

L’immobilier est devenu l’une des cibles privilégiées du capital et les prix des logements ont commencé à s’envoler dans de nombreux pays. Dans l’Union européenne, l’investissement total dans le logement a augmenté de plus de 700 % entre 2009 et 2020, selon Real Capital Analytics, spécialisée dans le marché immobilier. En Hongrie, en Tchéquie, en Autriche ou dans les pays baltes, les prix ont progressé de plus de 100 % entre 2010 et 2021.

Quant aux fonds immobiliers de la zone euro, ils géraient en 2021 près de 1 000 milliards d’euros d’actifs, contre 350 milliards en 2010, selon la Banque centrale européenne. Le foncier urbain devient ainsi un actif financier et une réserve de valeur : quelque chose que l’on suppose solide, qui ne risque pas de s’évaporer. Depuis, la « crise du logement » est devenue mondiale : Europe, États-Unis, Australie, Mexique, Argentine ou Nouvelle-Zélande.

Dans ce dernier pays, la requalification de terrains et la densification ont permis de faire baisser sensiblement les prix, mais aussi provoqué une crise du secteur et réduit cet effet richesse. Il est difficile d’apporter une réponse locale à un problème global. Au Canada ou en Australie, la crise du logement a servi d’argument pour durcir les politiques migratoires, comme aux Pays-Bas ou au Danemark. Elle nourrit aussi le conflit entre générations et, par ricochet, le débat sur les retraites.

On oppose ainsi les générations qui ont accédé plus facilement à la propriété à celles qui ne le peuvent plus, tout en rappelant que les premières bénéficient aussi davantage de l’allongement de l’espérance de vie et des systèmes de retraite. La crise du logement pèse également sur certains résultats électoraux à New York ou Berlin, où des candidatures extérieures à l’establishment ont percé avec des propositions radicales, allant jusqu’à l’expropriation de logements détenus par des fonds d’investissement.

Parmi les grands acteurs figurent par exemple le groupe suédois Heimstaden ou le norvégien Fredensborg, qui contrôlent environ 316 000 logements locatifs en Europe. Le capital revient toujours à la terre et, lorsqu’il le fait, il provoque une secousse sociale, parce que cette terre est aussi l’endroit où nous vivons. L’Espagne était restée relativement à l’écart de cette première vague.

Entre 2010 et 2021, alors que les prix progressaient de 64 % au Portugal et de 93 % en Allemagne, ils n’augmentaient que de 1 % en Espagne, selon Eurostat. Le pays avait subi non seulement la crise financière mondiale, mais aussi l’effondrement de sa propre bulle immobilière, qui avait fait exploser le chômage et l’endettement et accéléré la concentration des secteurs bancaire et immobilier.

Les administrations s’étaient retrouvées avec des milliers de biens issus de la faillite des caisses d’épargne. Mais au lieu de constituer un véritable parc public, elles avaient choisi de relancer le marché en cédant ces logements à bas prix à des fonds d’investissement internationaux. Faire remonter les prix était alors considéré comme une priorité parce que, encore une fois, l’Espagne est un pays de propriétaires.

Lorsque le marché repart enfin, l’Espagne arrive en retard à la fête et attire justement pour cette raison tous les regards. Les autres marchés européens sont déjà matures ; le pays semble encore offrir un fort potentiel de hausse. Au capital privé international s’ajoutent les grandes fortunes locales et étrangères. En Espagne, quiconque gagne beaucoup d’argent, dans le football, la musique ou ailleurs, le place volontiers dans la pierre.

Les achats au comptant, parfois pour des montants considérables, deviennent courants. Après la pandémie, trois phénomènes viennent encore accentuer la pression. D’abord, des classes aisées du monde entier se disent qu’il peut être utile de posséder un logement dans l’Union européenne, perçue comme l’une des régions les plus stables du monde, en cas de nouvelle crise. L’Espagne ajoute au cadre juridique et à l’euro le climat, la nourriture, la sociabilité et les loisirs.

Ensuite, des salariés du nord de l’Europe envoyés en télétravail découvrent que ce qu’ils font à Copenhague, Eindhoven ou Francfort peut aussi se faire à Alicante ou Las Palmas : ce sont les nomades numériques. Enfin, l’explosion du tourisme et des plateformes numériques de type Airbnb ou Booking permettent de rentabiliser au maximum. Plutôt qu’un locataire à 1 000 euros par mois, pourquoi ne pas en obtenir 600 chaque week-end ?

À cela s’ajoute une reprise économique qui attire davantage de population immigrée, elle aussi à la recherche d’un logement. Une tempête presque parfaite. La pierre devient alors une mine d’or, avec des rendements supérieurs à ceux de nombreux placements boursiers ou investissements productifs. Selon l’Institut national de la statistique, le prix des logements a augmenté d’environ 52 % en cinq ans, avec des hausses annuelles à deux chiffres.

Peu d’investissements légaux offrent de tels rendements. L’offre ne suit pas la demande, d’autant qu’un secteur immobilier concentré cherche à maximiser sa rentabilité et traite le foncier urbain comme une réserve à exploiter avec parcimonie. Dans une mine d’or, on n’extrait pas nécessairement tout d’un coup si l’objectif est de maintenir le cours élevé. L’Espagne figure parmi les pays européens qui construisent le moins.

Et au-delà des quelque quatre millions de logements vides, environ un demi-million d’autres restent en stock : achevés, mais non commercialisés parce qu’il n’existe pas de demande au prix demandé. En théorie, ces prix devraient baisser jusqu’à rencontrer la demande. Mais cette logique oublie que le logement n’est ni un produit périssable ni même seulement un produit : c’est aussi un actif financier et une réserve de valeur.

Il peut donc être plus intéressant de le conserver dans un bilan que de le vendre moins cher. Après la visite des trois fantômes, Ebenezer Scrooge se réveille le matin de Noël métamorphosé. Il augmente le salaire de Cratchit pour qu’il puisse soigner le petit Tim, va dîner avec son neveu et fait un don généreux aux plus pauvres.

Après la pression sociale, et peut-être pour désamorcer l’indignation provoquée par les images de l’expulsion, Urbagestión se dit finalement disposée, dans la soirée du lundi 28, à parvenir à un accord avec Maricarmen afin qu’elle puisse retrouver l’appartement où elle a vécu, dans des conditions proches de celles dont elle bénéficiait auparavant. La mobilisation citoyenne obtient ainsi ce que les pouvoirs publics n’étaient pas parvenus à obtenir.

Le mercredi 23, la secrétaire d’État au Logement reconnaissait que les autorités avaient tout tenté, sans résultat. La défiance politique se nourrit précisément de cette impression d’impuissance des institutions face aux grands problèmes de l’époque. Presque en même temps que la victoire de Maricarmen et de son avocate, des mobilisations ont lieu dans plusieurs villes espagnoles, le plus souvent autour d’une expulsion précise.

À Séville et Malaga, deux villes soumises à une très forte pression touristique, les manifestations s’achèvent elles aussi par l’installation de campements. Il est difficile de savoir combien de temps cette mobilisation conservera son énergie, d’autant que le décret – déjà surnommé « décret Maricarmen » – risque de paraître bien insuffisant.

Le gouvernement a jusqu’ici évité tout changement de cap radical car, rappelons-le, une baisse importante des prix immobiliers entamerait la valeur, réelle ou supposée, du patrimoine de millions de personnes. Dans une logique presque dickensienne, il a régulièrement fait appel à la bonne volonté des propriétaires et des fonds d’investissement, tout en cherchant à protéger les locataires les plus vulnérables, une vulnérabilité qu’il n’est d’ailleurs pas toujours facile de faire reconnaître.

Pour la prochaine génération des classes moyennes, le problème reste entier. Le contrat social repose notamment sur une idée simple : travailler doit permettre de se loger et de construire une vie. Lorsque cette promesse n’est plus tenue, plusieurs scénarios deviennent possibles. Pour l’instant, le mouvement incarné par le campement demande une évolution de la loi susceptible de réduire les rendements tirés d’un bien qui, en lui-même, ne produit rien.

Là encore, il choisit une voie constructive, fondée sur la confiance dans les institutions et les procédures démocratiques. Ce n’est pas rien dans le monde actuel. Après plusieurs semaines marquées par des actes xénophobes, insultes, poursuites ou attaques de campements, la colère s’exprime ici d’une autre manière. Quel que soit le résultat des prochaines élections, le problème demeurera.

Une crise du logement peut devenir une crise politique, mais elle ne le devient pas toujours de la même façon. Elle peut être pacifique et constructive, comme le campement madrilène, ou violente. Elle peut être silencieuse et couper une société en deux, ou éclater au grand jour. Une crise du logement est presque toujours une crise sociale.

Elle touche aussi la culture : une ville où les jeunes artistes ne peuvent plus vivre, et où le public lui-même ne peut plus se renouveler, finit par recycler les mêmes formules. Plus largement, elle pèse sur la créativité. Une société qui privilégie la rentabilité de la pierre au détriment de la production et du commerce risque de se condamner à la stagnation et à la nostalgie.

Peut-être l’Occident joue-t-il davantage sa place dans le monde sur la crise du logement que sur l’intelligence artificielle. Le langage et les villes figurent parmi les grandes inventions humaines. On ne peut pas transformer profondément l’un ou les autres sans transformer aussi le monde dans lequel nous vivons. Personne ne se déclare, tout le monde se prépare.

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